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VII - Au Clairon des Chasseurs

Lundi 8 Juin 2009

Illustration : Jean-Marc Guéroux
Illustration : Jean-Marc Guéroux
C’est là que Ertann l’avait amenée le premier jour où, afin d’engager les négociations avec son squatteur, elle lui avait proposé d’aller boire un café.

Ils étaient passés devant les cafés de la Place de Tertre et Ertann avait dit avec sa grosse voix de baryton kurde, « Allons ailleurs, c’est des fachos ici » « Ici c’est des enculés. » « Là, c’est des escrocs. » « Ici ils sont cons », toujours assez fort pour que le personnel des cafés puisse l’entendre, Ertann s’était mis à insulter chacun des lieux de la Place, pour finir par rentrer au ’Clairon des Chasseurs’. « C’est des cons aussi, grogna-t-il, mais moins cons que les autres ». Lors qu’il demanda deux cafés ça sonnait aux yeux d’Elisa comme s’il injuriait le serveur. Elle était étonnée que les gens se laissent faire, mais Ertann semblait respecté sur la Place.

Le Clairon était le fief des portraitistes. Ils y étaient les bienvenus. Une patronne énergique qui faisait bien marcher son monde, avec gentillesse et fermeté. Elle servait des croissants chauds qui sortaient du congélateur, mais qui étaient croustillants et bons. Le crème était plus ou moins bon selon les jours.

Il était 8h du matin et le petit déjeuner d’Elisa était un peu bruyant, c’était l’heure de la livraison des boissons et un des commis était toujours assis à une table à couper des citrons en rondelles. Le parfum du citron envahissait la Salle dont Elisa était la seule cliente, en dehors de quelques portraitistes lève-tôt.

La journée avait été annoncée comme une des plus chaudes de la semaine. Le commis au citron n’avait pas le droit de parler aux clientes. Elisa lui demanda une orange pressée et engagea une conversation. Il fut tout de suite rembarré par la patronne : « N’embête pas les clientes. »

Lors qu’elle revint pour la deuxième fois en une semaine, la patronne la reconnut tout de suite : « Vous revenez manger mes bons croissants. » Elle n’avait pas oublié les compliments d’Elisa qui était folle de croissants chauds.

Heureusement elle ne se souvient pas de ma toute première venue en hiver avec Ertann, le révolté. Ou peut-être faisait-elle partie des femmes – saines d’esprit par ailleurs – qui tombaient inexplicablement sous le charme de son enfant terrible.

Ça devait être l’absence totale de tentative d’être agréable, le rejet total qu’Ertann avait pour les gens qui, lorsque soudain il faisait un geste contraire, inversait les vecteurs haine/affinité et exerçait un pouvoir d’attraction irrésistible. Simple équation magnétique….

Elisa se rappelait qu’après l’hostilité acerbe d’Ertann depuis le début, lorsqu’un jour il descendit sur le chantier où elle travaillait et dont il squattait le premier étage, avec une théière fumante de thé à la menthe fraîche pour elle et son Maître d’oeuvre elle fut tellement surprise qu’elle en perdit l’équilibre. Elle ressentait un soulagement énorme de cette soudaine trêve dans les hostilités.

Il y a des gens, se dit Elisa, qui vous démontrent si fort leur désaffection que le jour où ils font un geste de gentillesse, cela vous bouleverse complètement.

C’est ainsi qu’elle avait accepté d’acheter une vieille Mercedes qui ne lui correspondait pas du tout, juste parce que son père avait pris la peine de la lui choisir.

Son père comprenait si peu Elisa qu’il avait choisi un modèle avec des sièges à carrés bleus et rouges qu’Elisa détestait. Il ne savait pas que les 7000 euros qu’elle lui coûtait lui manquaient cruellement à ce moment-là, mais elle était touchée qu’il s’intéresse à ce qu’elle ait une voiture fiable et cette marque d’attention inattendue surmonta ses dernières réserves.

Cette année son père lui offrit des pneus d’hiver. Personne à Paris ne changeait ses pneus pour l’hiver comme on le faisait en Bavière, mais Elisa apprécia le geste.

C’était un peu comme l’année où son père lui avait offert une perceuse pour Noël. Elisa ne savait guère manipuler un tourne-vis et la voilà avec une chignole Bosch, dernier modèle.
Elle était néanmoins touchée et intégra le coffret dans le décor de son petit studio. Un morceau de l’univers de son père.

Au Clairon des Chasseurs elle aimait la patronne, les croissants chauds, le fait qu’Ertann l’y avait amenée lors de leur première ‘sortie’. C’est un café où on apprécie les portraitistes et les poètes, point essentiel aux yeux d’Elisa.

A suivre...




1.Posté par Gabrielle Vanelli le 14/06/2009 18:33
Un point de vue très particulier sur ce bistro dont les garçons un peu gavroches font partie intégrante du paysage de la Place de Tertre. Quelle que soit la qualité du crème des divers lieux qu'elle fréquente, Elisa donne toujours envie de redécouvrir la magie des endroits qu'on pensait connaître.
Demain matin je goûterai aux croissants chauds du Clairon des Chasseurs en imaginant Ertann et Elisa à ma table.
Gabrielle

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